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« Maman n’a pas parlé, elle en est morte »

Un râle de soulagement aussitôt réfréné émerge des derniers bancs de la salle d’audience. Celui d’un homme dont la douleur térébrante s’étire sur plus de deux décennies. En 2006, sa femme s’est suicidée, emportant avec elle un secret trop lourd. Onze ans plus tôt, leur fille alors âgée d’à peine 8 ans avait été abusée. Assise sur le banc de la partie civile, cette trentenaire aux longs cheveux bruns porte à la fois un fardeau et une mémoire. Mélanie et sa mère ont été victimes du même homme, toute la famille en est persuadée. Au crépuscule d’une vie marquée par des excès d’alcool, cet octogénaire s’est enfin décidé à reconnaître les attouchements commis sur sa petite fille pour lesquels il est jugé, ce jeudi 1er avril 2021.

Le cadenas a sauté à la suite d’une instruction patiente et maline de Constance Desmoras, la très énergique présidente ayant l’habitude de mener les débats au pas de charge. Avant elle, une famille, des gendarmes et un juge s’étaient cassé les dents. « Il s’est passé un truc là, ça doit être la première ou deuxième fois que je vois ça de ma carrière » réagit à la suspension d’audience Anne Bouillon, l’avocate de Mélanie. En amont du procès, elle avait préparé sa cliente à un nouveau rendez-vous manqué. En effet, le plus optimiste des pronostiqueurs n’aurait pas misé sur un coup de théâtre en voyant s’approcher de la barre cet homme ratatiné n’entendant presque plus.

Quelques minutes plus tard pourtant, alors que la présidente l’interroge sans le brusquer, le ciment de 25 années de silence se fissure. « Je m’en souviens plus mais c’est possible, c’est fort possible oui » déclare-t-il d’abord. Puis l’homme, incapable de verbaliser le terme d’agression sexuelle ajoute que « ça ne se fait pas mais que c’était « à cause de l’alcool. » Anne Bouillon saute sur l’occasion pour prendre le relais. « Vous estimez que votre petite fille a eu raison de demander justice ? » « Evidemment » répond l’homme avant de formuler du bout des lèvres des regrets et des excuses en se tournant vers le banc de la partie civile.

Un soir de 95, il avait « souillé une enfant et compromis une vie d’adulte » selon la formule d’Anne Bouillon. Les faits s’étaient déroulés dans sa maison du sud de Nantes qu’il occupait seul depuis le décès prématuré de sa femme. La mère de Mélanie avait toujours veillé à ne pas la faire garder par son père mais ce soir-là elle n’avait pas d’autre alternative. Si la mémoire du prévenu fait défaut 26 ans plus tard, Mélanie se « souviens très bien » que son papy lui a passé la main sous le pyjama alors qu’ils étaient sur le canapé du salon. « Ça a un peu brisé mon enfance et il y a eu des répercussions sur ma vie d’adulte » dévoile-t-elle dans le prolongement de son avocate. Le lendemain, Mélanie s’était confiée à ses parents. Son père était allé voir son grand-père. Sur le pas de la porte, il l’avait saisi par le col, plaqué au mur puis sans doute craché au visage. La violence n’était pas allée plus loin et il avait laisser le soin à sa femme de « donner suite », ce qu’elle ne fit pas.

Le baillon d’une béance de 25 ans cimentée par le silence vient de se briser grâce aux mots d’un petit homme ratatiné.

J’ai des choses à te dire ça ne prendra pas longtemps. Je ne te demande pas de réagir / de confirmer/ de justifier – cette démarche je la fais pour moi. On sait tous les deux ce qui s’est passé il y a maintenant plus de vingt ans. Tu as abusé de moi, tu n’avais pas le droit. Tu m’as brisée, tu m’as volé mon innocence, mon enfance, ma féminité. Je suis convaincue que tu as fait la meme chose au moins avec maman.
Maman n’a pas parlé, elle en est morte. Tu l’as tuée. Moi je vais parler, je vais dire la vérité, je vais la crier. Maintenant tu peux mourrir tu n’emporteras pas ce secret avec toi.