À l’ouverture de l’audience à 14 h, alors que le président annonce que certaines décisions ne seront pas rendues avant la tombée de la nuit, Jean fait la moue. Puis il lance, compendieux : « A tous les coups on va dormir là ! » Ce jeudi 5 octobre, après une nuit qu’on imagine courte, le sexagénaire a fait le déplacement de Châteaubriant jusqu’au tribunal judiciaire de Nantes. 38 km sépare les deux communes mais Jean n’a pas ses habitudes dans cette grande ville qu’il connaît surtout par ce qu’on en dit dans la petite lucarne. Il sait cependant que le dernier train pour rentrer est à 19 h 35. Puisqu’il comparait libre et que la priorité est donnée aux dossiers comportant des détenus, Jean va devoir prendre son mal en patience. Il s’assied dans le fond de la salle derrière une classe de collégiens sans enlever son épaisse parka verte. Une bonne heure plus tard, sa prophétie se réalise. Jean se met à piquer du nez. Sa tête tombe sur l’épaule gauche.
Il est bien réveillé quand l’huissier le convie enfin. Jean s’approche de la barre d’un pas timoré, les mains jointes devant lui. Il n’a pas d’avocat. On lui reproche un vol et une escroquerie, deux faits commis le même jour pas très loin de là où vit ce célibataire sans enfants. Le 6 novembre 2021, en début d’après-midi, le temps d’un bref aller retour chez elle pour récupérer des documents administratifs, une dame d’un certain âge prénommée Jeanne s’est fait dérober son sac à main laissé sur le siège de sa voiture. Selon les explications de sa fille dans la plainte, le voleur est parvenu à effectuer dans la foulée deux retraits de 900 et 300 euros avec la carte bancaire de la victime. Si aucun témoin ne se manifeste, les policiers municipaux parviennent à exploiter les caméras de vidéosurveillance du Crédit Agricole et de la Banque Postale. La qualité des images laisse à désirer mais les policiers croient reconnaître la silhouette d’un homme connu de leur service pour ce type de larcin. Il s’agit du frère de Jean. Convoqué et confronté aux images, Hubert dit reconnaître le suspect. « Cet homme-là, c’est mon frère Jean », balance-t-il. Convoqué à son tour un an plus tard, Jean conteste les faits mais repart du poste avec une convocation devant le tribunal.
« Je n’aurais jamais fait une grosse bêtise comme ça », réitère-t-il face aux juges de la sixième chambre. « Pourquoi dans ce cas votre frère vous désigne-t-il immédiatement ? », embraye le président. « Oh bah mon frère, il m’en a fait des vacheries, si vous saviez », répond Jean avant de brièvement rapporter un épisode de vol de carte bancaire pour lequel il accuse Hubert. Jean ne semble avoir gardé de liens familiaux qu’avec sa soeur restée « dans le nord », la famille étant originaire de l’Aisne. Leur mère est enterrée à Châteaubriant et Jean, qui ne travaille plus et vit de l’allocation de solidarité active, se recueille régulièrement sur sa tombe. Pour se rendre au cimetière, il emprunte la rue où habite Jeanne. Un élément à charge pour l’accusation face auquel Jean reste de marbre. Le président se saisit des photocopies des images de vidéosurveillance et l’observe attentivement, l’œil à la fois perplexe et rieur. « Il y a beaucoup de personnes qui vous ressemblent à Châteaubriant ? », intervient l’une des assesseures. « Euh pas tellement, mes frères me ressemblent un peu », répond Jean. Puis, à l’invitation du président, se demandant dans quel sens procéder, il effectue un tour complet sur lui-même.
Les investigations se poursuivent dans une atmosphère de plus en plus légère. Le suspect portant un manteau rouge le jour des faits, on interroge Jean pour savoir s’il a autre chose que sa parka verte dans son dressing. Là aussi la réponse est négative. Reste le sujet du gabarit des deux hommes, Jean ayant le droit de s’approcher du pupitre des juges pour voir l’image. « Je suis quand même moins gros que le monsieur », balaie-t-il. Le président abat sa dernière carte, celle de l’amnésie causée par l’alcool. Si Jean reconnaît des « problèmes de mémoire », et avoir « fréquenté les cafés », à un rythme soutenu à l’époque, il clame une dernière fois son innocence. À son casier figurent cinq mentions. Jean a été condamné à quatre reprises pour des délits routiers en lien avec l’alcool et une fois pour un « outrage public à la pudeur », indique le président.
Des antécédents datant de plus de 20 ans qui font de Jean un homme « connu de la justice », dans la bouche du ministère public, qui semble persuadé de sa culpabilité. Son frère l’a « reconnu sans difficultés »,, Jean habite dans « l’environnement immédiat du lieu de commission de l’infraction », et « c’est le même personnage que sur les images », développe le procureur. Une peine d’avertissement de 6 mois de prison avec sursis est requise. Jean est finalement relaxé, les juges n’ayant aucune certitude. La décision, qui tombe à 22 h 18, n’est accueillie par aucune effusion, bien au contraire. « Je vais être obligé de prendre un hôtel, c’était sûr », ronchonne Jean en même temps qu’il quitte la barre.